sylvain Rifflet

L’inconnu, plus qu'un cine-concert par Sylvain Rifflet

Jazz Magazine

Publié le 14 Février 2026

Hier, 13 février, Sylvain Rifflet, comme chez lui au ThéaĢ‚tre de Cornouaille aĢ€ Quimper, dirigeait sa partition conçue pour le chef-d’œuvre du cinéma muet, L’inconnu (The Unknown) de Tod Browning avec Lon Chaney et Joan Crawford.

Quelle mouche m’a-t-elle piqué pour que je fasse un aller-retour Paris-Quimper (gracieusement accueilli par le ThéaĢ‚tre de Cornouaille) ? Les éloges par une ancienne monteuse, mon épouse, de Tod Browning, grand réalisateur aĢ€ qui l’on doit ce chef d’œuvre des dernieĢ€res années du muet, The Unknown ? Ou le nom de Sylvain Rifflet ? J’ai salué son émergence sur la sceĢ€ne française au sieĢ€cle dernier, je l’ai soutenu dans la mesure de mes moyens, tantoĢ‚t négligé, tantoĢ‚t applaudi, tantoĢ‚t boudé... Une question de gouĢ‚t, le sien ou le mien, ce pourquoi n’écrivant plus qu’en retraité dilettante, je n’écris plus qu’aĢ€ la premieĢ€re personne. Je lui dois en 2019 les derniers moments passée avec ma meĢ€re, quelques jours avant la mort de cette dernieĢ€re, au pied de la sceĢ€ne de l’Opéra de Rennes ouĢ€ le hasard nous avait placés, comme blottis dans le son des cordes de l’Orchestre national de Bretagne conduites par son brillant premier violon, et directement sous le pavillon du saxophone de Rifflet, lui-meĢ‚me se livrant corps aĢ€ aĢ‚me aĢ€ cette sorte de songe concertant que lui avait inspiré le ā€œFocusā€ d’Eddie Sauter composé en 1961 pour Stan Getz ?

Mais peut-eĢ‚tre, ai-je été tout simplement incité aĢ€ sauter dans un train pour Quimper, un brillant plaidoyer par Rifflet de son projet que l’on peut apercevoir sur internet. Et Je crois bien que le dispositif qu’il présentait et le personnel dont il s’y entourait n’y était pas pour rien :

Saxophone, donc, clarinettes et électronique : Sylvain Rifflet.

Trompette et électronique : Yoann Loustalot (dont je vous ai parlé l’automne dernier dans les pages de Jazz Magazine).

Violon alto et voix : Maëlle Desbrosses (dont le dernier disque ā€œMaëlle & les garçonsā€, encore sur mon bureau, attend mon écoute).

Violoncelle et chant saturé (pour ne pas dire grognement) : Bruno Ducret.

Contrebasse : Étienne Renard (pour les fondations mais pas que)

Tout un fourbi électronique : Bettina Kee (fourbi qu’elle m’a détaillé hier au bar du théaĢ‚tre et dont, comme pour la courbure du temps et la théorie de la relativité, je n’ai retenu que ce qu’il convient d’en garder, le reĢ‚ve).

Bruitage et percussions : Gilles Marsalet (comparer son pupitre aĢ€ celui de Bettina Kee, c’est la meĢ‚me chose et son contraire, le bruiteur étant une espeĢ€ce de brocanteur, dont la petite cuilleĢ€re dans une tasse remplace en direct l’échantillonneur, et dont la seule partition est constitué de l’action et des situations du film, qu’il Ā« bruite Ā» en y mettant sa poésie personnelle).

Percussions : Benjamin Flament (cet autre brocanteur du son et du rythme).

Son : Céline Grangey (qu’on ne voit jamais, mais graĢ‚ce aĢ€ laquelle on entend beaucoup).

LumieĢ€re : Maxime Baron (aĢ€ qui revenait de montrer l’orchestre aĢ€ sa juste place, nous rappeler qu’il est laĢ€, sans détourner notre attention du chef d’œuvre auquel Rifflet a dédié sa partition).

AĢ€ l’écran, L’inconnu / The Unknown de Tod Browning (1927), d’apreĢ€s le roman K de Mary Roberts Rinehart, avec notamment Joan Crawford, d’autant plus lumineuse que, aĢ‚gée de 23, son avenir dans le cinéma parlant reste aĢ€ écrire. AĢ€ l’inverse, son partenaire ā€œLonā€ Leonidas Chaney (1883-1930), star du muet (vous l’avez au moins vu dans le roĢ‚le de Quasimodo (Le Bossu de Notre Dame / The Hunchback of Notre Dame de Wallace Worsley, 1923) est déjaĢ€ doublement condamné, par un cancer des bronches qui se déclarera en 1929 et dont il mourra d’une treĢ€s symbolique hémorragie de la gorge en 1930, alors que l’aveĢ€nement du cinéma parlant condamnait aĢ€ la retraite les stars du muet qui avaient une ā€œgueuleā€ comme seul moyen d’expression. Lon Chaney aurait-il eu une voix pour le parlant, une diction ? On n’en sait rien, en tout cas pas moi. Mais la mobilité de son visage, de l’amour aĢ€ la haine, de la menace aĢ€ la peur, du rire aĢ€ la détresse, de la flatterie au sarcasme, porte son expression aĢ€ un tel niveau qu’espérer un équivalent de sa voix ne pouvait relever que du pari.

On ne va pas vous raconter le film, mais juste camper le cadre – le monde du cirque, admirablement filmé : on s’y croirait, vu de loin (son chapiteau, objet de reĢ‚ve), puis la piste, ses artistes et leurs numéros, son public, puis ses ā€œcoulissesā€, entre et aĢ€ l’intérieur de ses roulottes foraines, la luminosité du spectacle et la pénombre de son envers – et les personnages de ce royaume de bas-fonds, de vrais ou faux estropiés, d’authentiques acrobaties et de numéros truqués. Alonzo (Lon Chaney) s’y est fait une spécialité de lanceur de couteaux sans bras, qui lance donc avec ses pieds, et se voit destiné aĢ€ séduire la belle Nanon (Joan Crawford) qui ne supporte par les hommes et leurs mains baladeuses, meĢ‚me celles du séduisant Malabar... Et Alonzo, qui dissimule sous son costume ses mains affublés d’un double pouce, va donc décider de se faire estropier des deux bras, dans l’espoir de la conquérir...

Voici la partition que Sylvain Rifflet a confié aĢ€ ses amis, une partition précise avec quelques échappées libres, dont je ne vous raconterai pas le détail, soit parce que l’on sait la critique musicale singulieĢ€rement sourde, soit parce que la musique ne se raconte pas [rayer la mention inutile]. Mais aussi parce que nous avons vu un film muet et sous-titré, porté par une musique, celle-ci donc destinée aĢ€ ne pas s’interposer, mais aĢ€ habiter l’image et l’histoire qu’elle raconte. Ce que fait merveilleusement bien la bande aĢ€ Rifflet, revisitant une sorte d’imaginaire intemporel du cirque et cette espeĢ€ce de cour des miracles qui lui sert de coulisse. En outre, Sylvain Rifflet, en connaisseur du monde du cinéma, nous a dégoté une copie exceptionnelle, restauration du George Eastman Museum de 2022 pour la qualité de l’image ā€œnoir et blancā€ (et dire qu’il y aura un jour des crétins ou simplement une IA, pour la coloriser !) et 10 minutes de plans et séquences précédemment perdues et retrouvées... aĢ€ Prague.

Le tort de cette chronique – et de son chroniqueur – est d’arriver bien tard. Ce programme fut créé deĢ€s le 5 avril 2025 au Paul B. de Massy, puis repris aĢ€ l’Arsenal de Metz le 3 décembre, au ThéaĢ‚tre de Chaville le 25 janvier, au ThéaĢ‚tre Durance de ChaĢ‚teau-Arnoux-Saint-Auban le 6 février, sachant qu’il reste encore une chance de le voir le 30 mai prochain au ThéaĢ‚tre de Rosny-sous- Bois.

Il y avait néanmoins quelque logique aĢ€ le découvrir aĢ€ Quimper, Sylvain Rifflet en étant un ā€œartiste associeĢā€ depuis 2017 (et donc pour la création d’apreĢ€s ce fameux ā€œFocusā€ d’Eddie Sauter et Stan Getz), occasion de (re)découvrir Quimper ouĢ€ je vins pour la premieĢ€re fois en 1997 pour la création au théaĢ‚tre Max Jacob du duo d’Annie Ebrel et Riccardo de Fra.

J’espeĢ€re n’avoir rien oublié, mais c’est déjaĢ€ pas mal lorsque l’on compare aĢ€ ces théaĢ‚tres et autres SceĢ€nes nationales qui ont décidé qu’il n’existait plus de musiques de création hors de la chanson, du rap et de la techno boum boum ou de l’électronique façon musiques d’ascenseur ?

Franck Bergerot

Musician of the year - 2024

(Jazz Magazine / Jazz News)

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